Esprits des Belles et des Bêtes

Une belle, claire et lumineuse déchirure qui vient dépasser et rendre presque caduque la symétrie de l’œuvre. Le tableau Esprits des Belles et des Bêtes, qui appartient à l’album Esprits, propose un subtil jeu d’équilibriste, et se joue justement de nos repères mathématiques. On pourrait même se demander si notre conception proportionnelle, géométrique de la beauté n’en devenait pas terriblement ennuyeuse.

Esprits des Belles et des Bêtes

Un dialogue entre visages

Les visages se répondent et s’appellent avec une avidité toute vampirique, dans le halo doré tout entier déployé par la courbe centrale. Il y a là bien plus qu’un tourbillon des perspectives. Le dialogue entre visages, entre esprits donc, semble suspendu, et paraît même dépendre de la direction du regard. L’interaction provient peut-être de la subjectivité du spectateur, qui décidera, d’un coup d’œil, d’accorder attention et vie à un visage, au détriment souverain des autres. L’éclair au centre peut rappeler ou souligner quelque chose de brisé dans l’équilibre de ce tableau, comme si sa ligne d’horizon, sa ligne de fuite et donc son centre de gravité ne cessaient de se dérober. 

Belle et bestiale lumière

Plongé dans la jungle miniature de ce tableau, le spectateur perd ses repères académiques, et se laisse guider par un regard asymétrique, par la beauté de ces traits, de ces cous, de cette peau. La couleur, jaillissante et éblouissante, semble emprunter à Klimt l’or d’Orient et la chaleur d’une effusion picturale soudaine. Entre l’éclair, la couleur et la répartition minutieuse des visages, l’œuvre est un défi adressé à la compréhension classique, et charme plutôt que dévoile. Beauté et bestialité joignent haut et bas dans ce bal des notions, et le visage sans corps ne laisse affleurer que l’idée d’une incomplétude. Et c’est peut-être là que le tableau révèle toute son intrigue.

Des silhouettes suspendues

Le jeu des frontières, psychologiques, représentatives et fantasmatiques, donne une raison d’être toute particulière à « Esprits de Belles et Bêtes ». L’asymétrie centrale ne fait que donner écho à la symétrie verticale qui permet aux visages de courber le regard, de révéler la pâleur de cous abandonnés à la pourpre de lèvres plus affamées. Le cosmos miniature que l’on aperçoit dans les projections des coins ne fait que sublimer ces silhouettes suspendues dans le jour artistique et la faim. Un bal d’esprits au sommet d’une courbe lumineuse, frappé par une déchirure primordiale qui renvoie l’idée même d’une relation à la lutte de corps que l’on ne voit pas, justement. Seuls subsistent les visages, vecteurs de toute la grâce, l’érotisme et l’appétit humains.

Photo d'un détail de la toile Esprits des Belles et Bêtes qui reprend le célèbre conte de la Belle et la Bête
Détail - Comme des silhouettes suspendues

Entre épiphanie et dérobade, Vinca Migot fait montre d’une virtuosité remarquable dans ses choix géométriques, et parvient à laisser le spectateur rêveur devant une énigme charnelle baignée de lumière, d’abandon et de séparation. Une délicatesse spirituelle guidée par les masques du visage, qui ne laissent filtrer que l’envie de se toucher et de toucher.

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